Le Canard enchaîné - Mercredi 14 mai 2008
Sarko veut offrir le nucléaire français à son ami
Bouygues
Privatisation d'Areva, fusion avec Alstom, et le tour sera joué. Malgré
l'opposition de Merkel et de Fillon
La fusion entre Alstom, dont "le meilleur ami" de Sarkozy, Martin
Bouygues, possède "le bloc de contrôle", et Areva, numéro un mondial du nucléaire, est de nouveau sur le feu. Et ce à la demande de l'Elysée, évidemment. Pourquoi rouvrir, aujourd'hui, le dossier
de la privatisation d'Areva ? Pour une raison toute simple mais impossible à avouer.
Lorsqu'en juin 2006, alors que Sarkozy était ministre de l'Economie, "l'ami" Martin avait acheté à l'Etat – sans appel d'offres, au prix du cours de Bourse et sans l'habituelle prime de contrôle
– 21,03 % des actions d'Alstom (turbines électriques et TGV) deux clauses confidentielles lui avaient été imposées par la direction du Trésor.
La première prévoyait que Bouygues s'engage à conserver ses titres pendant deux ans. On y est ! La seconde était une clause dite de "earn out" : si, avec l'aval de l'Etat, Bouygues réalisait une
plus-value à l'occasion d'une vente sur ses 21 % de capital, il devrait partager son gain avec le Trésor. A l'époque, l'action Alstom valait 68,21 euros. Aujourd'hui, elle cote 150 euros grâce au
redressement des comptes du groupe et à un carnet de commandes bien rempli, notamment en TGV.
Le 26 juin prochain, cette clause deviendra elle aussi caduque
puisque deux années se seront écoulées. Et la fusion Alstom-Areva sera possible, sans que Bouygues soit contraint de verser à l'Etat la moitié de sa plus-value, qui aurait dû s'élever à près de
2,4 milliards. Merci pour lui.
Sans attendre cette date, les spécialistes de ce genre de montage
financier, tant à l'Elysée qu'à Bercy, se sont mis au travail et ont mitonné un schéma sur mesure pour Bouygues. Areva et Alstom fusionneraient à travers une société holding de tête. Martin
Bouygues en contrôlerait 35 %, et l'Etat, pour sauver les apparences, 18 %, le reste du capital étant placé en Bourse. Les filiales de ce nouveau groupe travaillant pour la Défense nationale et
la force de dissuasion nucléaire resteraient dans le giron public.
Privatisation maison. Pour simplifier cette fusion, Areva et Alstom seraient estimés, selon les premiers calculs confidentiels, à la même valeur : 20 milliards chacun. Une valorisation qui fait
d'ores et déjà bondir les spécialistes du secteur nucléaire, comme l'explique un haut fonctionnaire de Bercy sous couvert d'anonymat. "Areva, avec 66 000 salariés, a réalisé, en 2007, près de 12 milliards de chiffre d'affaires et un résultat net de 743 millions d'euros. A
première vue, une valorisation de 20 milliards paraît normale. Mais, en réalité, Areva a engrangé un carnet de commandes de 40 milliards d'euros, en hausse de 55 % pour la seule année 2007.
Privatiser, pour une valorisation aussi faible, le numéro trois mondial de la distribution d'électricité est invraisemblable."
"Invraisemblable ?" Pour une tête d'œuf de Bercy peut-être, mais
pas pour "le meilleur ami" de Martin Bouygues. Toujours selon ce haut fonctionnaire, Sarkozy croit avoir trouvé la solution pour désamorcer l'opposition d'Angela Merkel à cette fusion
Areva-Alstom. L'allemand Siemens possède en effet 35 % de la filiale Areva NV (ex-Framatome), qui construit les centrales nucléaires. Dans un premier temps, l'Elysée avait espéré que Siemens
accepterait gentiment de "sortir" d'Areva. Ce qui aurait laissé la voie libre à Bouygues.
Mais, le 10 septembre 2007, la chancelière a publiquement fait
savoir qu'elle désirait que la coopération franco-allemande dans le nucléaire civil se poursuive. Ce qui bloquait tout. Il faut, pour faire plier Merkel, trouver une monnaie d'échange. L'Elysée
veut donc inciter Alcatel-Lucent, en pleine déconfiture, à vendre à EADS sa participation dans Thales, l'industriel de l'électronique de l'armement. Une opération que les Allemands souhaitent
depuis longtemps pour renforcer les activités militaires de l'avionneur européen. Un geste qui, selon les stratèges de l'Elysée, les convaincrait, comme l'a souligné "l'Express" (7/5),
d'abandonner leurs 35 % dans Areva NV.
En présentant les comptes, excellents, d'Alstom, son pédégé, Patrick Kron, vient d'ailleurs de confirmer dans une interview au "Journal des finances" (10/05) son "intérêt" pour une fusion avec
Areva, avant d'ajouter : "La balle est dans le camp du gouvernement." On ne le lui fait pas dire. Mais il y a
comme un problème : ce joli Meccano en préparation se heurte, pour le moment, à l'opposition feutrée de François Fillon et de ses collaborateurs à Matignon. Comme le confie l'un d'eux au
"Canard", "offrir sur un plateau au "meilleur ami" du Président, Martin Bouygues, la filière nucléaire française, qui va
profiter à plein de la reprise des investissements dans le monde en matière de production d'électricité, c'est de la pure folie. Sans parler du scandale qui ne manquera pas d'éclater. Ca vous
aurait un petit côté Poutine-Berlusconi difficilement gérable." Tout de suite les comparaisons les plus flatteuses.
D'un cadeau
l'autre
Depuis que l'Etat lui a vendu 21,03 % du capital d'Alstom, Bouygues n'a cessé d'acheter des actions de ce groupe en Bourse. Aujourd'hui, il possède 30,07 % du capital. Mais il lui faudra plus
pour détenir la minorité de blocage du futur ensemble privatisé Areva-Alstom. Bouygues pourrait donc céder sa filiale de téléphonie mobile ou TF1. Heureux hasard : il s'est presque réconcilié
avec un autre affidé de l'Elysée, Vincent Bolloré, qui, après avoir lancé sa fantomatique chaîne de la TNT, Direct 8, lorgne TF1 depuis un certain temps. Faire le bonheur de deux amis
milliardaires, Bolloré et Bouygues, et d'un seul coup d'un seul : Sarko ne pouvait rêver mieux.
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